La langue de bois

By: | Posted on: 10.05.2012

Préface

 

Professeur d’histoire au niveau collégial:

« (…) Ainsi, à l’échelle mondiale, nous témoignons de plusieurs revendications provenant de peuples minoritaires vivant dans des pays en voie de développement. Ces sociétés traditionnelles n’ont pas atteint le courant post-moderne prônant les intentions lucratives et, donc, ne comprennent pas encore jusqu’à ce jour que, malheureusement, ils ne pourront changer le passé que s’ils ont un produit de consommation considérablement important à offrir. Par exemple, cette année, nous témoignons des mouvements de protestation dans les pays arabes visant à abolir tous systèmes gouvernementaux tyranniques. La guerre civile de Lybie, par exemple, fut rapidement encouragée et, même, appuyée par des pays tels que les États-Unis, la Turquie, le Royaume-Uni. Ces derniers désirent tous garantir de stables relations économiques (en raison notamment de leurs intérêts) en ce qui concerne le pétrole. En effet, ils envoient des forces militaires pour soutenir la majorité (le peuple) contre la minorité (Kadhafi et son armée privée) en vue de s’assurer une alliance avec la partie qui présente la plus grande possibilité de monter au pouvoir. Et donc, chers élèves, que sommes-nous parvenus à déduire après ces explications? Oui, Lucas?

Lucas, d’un air maussade :

« Que l’effort diplomatique n’est que le produit des échanges économiques. »

Professeur :

« Exactement! Les autres, avez-vous aussi bien saisi la matière? Bon, à demain! »

Grand-père, en fredonnant la chanson patriotique de son peuple, Giligia, entend de loin les pas lourd de son fedayin : son petit-fils Lucas.

« Ah, Ghougas, c’est toi! Comment vas-tu mon fils? Viens ici un peu que je te raconte une part de notre histoire arménienne jusqu’à ce que grand-mère ait fini de préparer ton plat préféré : du sarma[1]! »

Lucas :

« Enfin, grand-père, quand est-ce que tu vas cesser de raconter ces redondantes histoires arméniennes? Je ne doute aucunement des informations dont tu me fais part, mais quand est-ce que tu vas pouvoir sortir hors de ta « bulle d’espoir » et réaliser que nous n’allons jamais pouvoir reconquérir ces territoires? Le génocide arménien, c’est du passé; cette histoire va se dissiper même chez les Arméniens, qui sont en grand nombre, de nos jours, victimes d’acculturation! »

Grand-père, le sourire aux lèvres :

« Les yeux sont le miroir de l’âme… Ces flammes d’indignation présentes sur les tiens sont exactement pareilles à celles longtemps retrouvées sur les pupilles de mon père, martyr du massacre arménien en 1915. Mon fils, l’histoire, comme les traits physiques, se passe d’une génération à l’autre. L’histoire est un caractère inné, déterminé, inchangeable… »

Lucas :

« Ça suffit! Je n’en veux plus de tes paroles, je veux une preuve! Montre-moi comment, voire pourquoi, l’histoire arménienne va résister aux pressions culturelles externes et va pouvoir subsister! »

Lucas, qui attendait un discours rhétorique de la part de son vieux héros pro-arménien, est surpris de constater que celui-ci quitte le fauteuil, le trône « rembourré d’histoires », en se dirigeant vers le balcon, sa canne à sa main. Curieux et perplexe, il emboite son pas lentement pour ne pas faire remarquer sa culpabilité. Le vieillard, en tirant de sa poche son couteau arménien, commence à tailler son bâton avec de petits coups.

« Tu sais, dit-il à voix basse et lourde, ce poignard fut fabriqué par mon propre grand-père, Mourad l’Artisan, d’où notre prénom « Arvesdanian » signifiant de l’art. À la nouvelle alarmante du déclenchement des massacres des régions voisines du Marash[2], son village natal, il était obligé de concevoir ce couteau dans une seule nuit pour pouvoir sauver sa femme et ses enfants de la main des Turques… Peu importe, tu m’as fait comprendre que cela ne t’intéresse plus. Alors, sautons ce passage pour que je puisse te donner le défi que babig Mourad m’a proposé un jour et que je n’ai jamais pu réaliser. »

Lucas s’étonne de voir son grand-père finalement lâcher ses brides et lui offrir d’autres propositions que celles de réciter à haute voix le poème de Taniel Varoujan dans lequel cet écrivain romantique discutait avec un ruisseau, ce qui faisait paraitre sa propre réflexion. Lucas s’était obstiné à convaincre son grand-père que Varoujan, jeune homme ayant vécu au début des temps de guerres, était sûrement un schizophrène. « Mais non, Ghougas!  l’interpelle son grand-père, en employant, comme toujours, son prénom « arménisé ». Il essaye d’exprimer implicitement ses tourments de cœur! De l’introspection, quoi!» Pourquoi s’acharne-t-il à enseigner l’histoire d’une société si négligeable à son petit-fils? Lucas n’a pas encore pu dénicher cette énigme. Après tout, il est Français. Oui, Français, mais d’origine arménienne. Voilà, ce dernier fait n’a aucune valeur; c’est secondaire.

Toutefois, il souhaite tout de même relever le défi afin de pouvoir finalement dépasser  son grand-père qui, en dépit de son âge, remporte tous jeux proposés.

« Voilà ce que tu dois essayer de faire : il faut que tu tailles cette canne jusqu’à ce qu’il n’y en reste plus la moindre parcelle. »

« Mais cela est trop facile, s’écria Ghougas. Je le terminerai aujourd’hui même! »

« Un cœur de lion, mais une naïveté de corbeau… Ne perds pas de temps alors si tu te sens vraiment disposé! Bonne chance, mon fils! »

Après plusieurs coups de couteau, Lucas réalise qu’en effet, il s’était trop vanté et que l’image du bâton lui avait joué un tour d’illusion laissant prétendre qu’un objet de taille pareille ne prendrait pas une éternité pour être désintégré. « Pas étonnant que grand-père n’avait pas pu accomplir cette charge qu’il m’a confiée! pensa-t-il. Quoi qu’il en soit, je suis prêt à remporter ce pari et donc m’efforcerai jusqu’au bout! »

Ainsi, il a passé le restant de ses temps libres à décomposer cet outil jusqu’à ce qu’il ne lui reste qu’un minuscule morceau de bois insignifiant. « Ca y est! Il a réussi! »

Il dégringole les escaliers de l’appartement parisien pour se planter en face du seuil de la demeure 24. Il est en train de se précipiter à une vitesse fulgurante tellement il se sent excité de partager sa joie et son succès! La respiration haletante, il sonne à plusieurs reprises avec assurance et fierté. Alors qu’il s’apprêtait à peser la clochette une fois de plus, son grand-père, dans son flanelle et pantalon de survêtement, un attribut typique d’un immigrant arménien, lui ouvre la porte. Lucas rentre avec désinvolture en brandissant du bout de ses doigts le restant de la canne à peine visible à l’œil nu.

Grand-père, en plaçant ses lunettes ‘‘style John Lennon’’ au bout de son nez d’aigle, se contente à hausser les épaules.

« Babig, ne peux-tu pas voir que j’ai terminé mon boulot? Il me faut une sacrée couronne de laurier pour avoir eu autant de patience et de persévérance! D’autant plus que grand-mère a sélectionné des feuilles de vigne de l’épicerie Au Lac de Van, je crois, c’est ça? Tu n’as plus qu’à demander à Mamig qu’elle te les prête même si elles sont prédestinées à être cuites aujourd’hui pour préparer ses délicieux sarma!»

« Tu ne l’as pas terminé, lui répond-il. Même ses iris de vieillard me font remarquer que tu es en train de tenir un bout de bois. »

« Mais, Babig, il est impossible d’aiguiser une si petite chose sans que celui-ci s’échappe de mes mains. »

« Et donc, tu n’as pas réussi à exterminer complètement la canne. »

« Impossible. Je vais trouver les moyens! »

Après avoir essayé toutes les méthodes possibles, allant de l’aiguille jusqu’au rasoir, il n’est pas parvenu à la moindre solution. En se fiant du proverbe «aux grands maux les grands remèdes», il décide de retourner cette parcelle de bois au sage homme qui lui a fait subir une épreuve douloureuse, non sur le plan physique mais psychique. Lucas se sent lamentable et inachevé. Comment n’a-t-il pas pu compléter cette tâche qui ne requiert qu’une légère responsabilité et endurance? En tout cas, il s’entête à comprendre du moins la raison pour laquelle il a échoué comme son grand-père. Lucas a déjà le pressentiment que ce dernier, doté aussi d’un caractère persévérant avait troué ce mystère il y a fort longtemps, mais ne voulait pas le partager dès le début pour que le sujet de l’expérience ne puisse pas remporter l’enjeu de la partie. Il s’apprête à peser la sonnette, quand…

« Oui, oui j’arrive, Lucas.» Il l’a appelé Lucas : son nom de baptême francophone. Où est passé Ghougas? Dès cet instant, il a tout compris : son grand-père a renoncé à lui faire préserver son identité arménienne.

Lucas rentre chez ses grands-parents, cette fois-ci, le dos recourbé, l’air penaud, la tête baissée, vaincu par le matériel et l’immatériel : il n’a pas pu remporter un défi trop facile et, plus notablement, le guide, le chaman, le modèle de sa vie qu’il suivait depuis son enfance lui avait abandonné.

«Tes sarma seront prêts sous peu de temps.»

« Pourquoi? Ce pari et cette indifférence? Je sais que tu mijotes quelque chose! Mais, quoi? Je ne l’ai pas encore décelé…»

« Assis toi, je t’en prie. »

Lucas se reposa sur le fauteuil en face de celui que son grand-père utilisait pour conter, en espérant profondément que ce dernier ne s’était pas séparé de cette vieille habitude aussi. Par chance, il ne l’avait effectivement pas fait.

«Cette canne que je t’ai confiée a-t-elle ou non pris beaucoup de temps à être taillée? »

« En effet. »

« Donc, elle a été une tâche ardue à accomplir. »

« En fin de compte… Oui? »

« Ce qui démontre que le bois ne se détériore pas subitement. Il prend son temps à perdre forme, même s’il est le cible de maints coups de couteau.»

« Continue. »

« Ce morceau de bois, que tu as essayé tant de tailler, a pris la plus minime apparence possible. Alors, après avoir tenté de l’amincir davantage sans résultat concret, nous induisons que même s’il n’occupe qu’une aire de 1 millimètre carré, il occupera pour toujours un espace tangible. Maintenant, compare-le avec ton propre peuple, Ghougas. Depuis des siècles, nos territoires ont été les champs de batailles des empires byzantins, romains, perses, russes etc. Ils ont tous envahis une partie considérable de nos terres, toutefois nous avons toujours résigné. »

« Pourquoi, grand-père? Étions-nous des faibles ou des lâches? »

« Au contraire, mon fils, les Arméniens avaient bel et bien compris depuis le commencement des envahissements militaires que ce n’est pas le pouvoir qui nous importe mais le savoir. Donc, nous avions essayé de négocier et marchander avec notre entourage, cependant ce fut en vaine. Les Turques, nos voisins à qui on avait grandement attribué, voulant exterminer les Arméniens pour diverses raisons, ont organisé un génocide lors de la Première Guerre Mondiale, quand toutes les puissances étaient cernées de conflits et n’avaient point le temps d’entretenir de nouveaux problèmes. Étions-nous vraiment exterminés, Ghougas? Certainement pas! Nous voilà en chair  et en os! Maintenant, je suis curieux de savoir comment est-ce possible que nous avons duré tant d’années avec un nombre très faible d’Arméniens comparé à d’autres peuples. As-tu une idée pour comment pourrions-nous procéder à expliquer ce phénomène? »

L’étudiant, à l’esprit critique et toujours aux aguets, déchiffre subitement la situation.

« Notre peuple, comme cette parcelle de bois, même après avoir surpassé tant d’assauts, d’invasions,  et, en ce moment, d’assimilations, n’a pas baissé ses bras, puisqu’il est soutenu par sa plus grande force : sa souche. Oui! La souche explique tout, puisqu’elle reste à être la base fondamentale de toutes matières comme celle de ta canne! Par ce fait, nous comprenons que nous pouvons perdre notre pouvoir mais pas notre savoir. La mentalité de nos ancêtres nous a été léguée d’une génération à une autre, je remarque! »

« Depuis ta naissance, mon fils Ghougas, tu t’es imprégné de la culture et des habitudes de vie de tes ascendants en vue de les préserver. Alors, il vaut mieux garder une trace de ton histoire arménienne au lieu de rester un ignorant qui ne peut expliquer comment son sang ait pu se provenir à lui pour lui donner vie. Sans ce pilier qu’on appelle histoire, tu serais un morceau de bois enlevé par le vent, qui irait de parts et d’autres de la Terre sans aucune fonction et passé précis. »

Babig s’apprêtait de se lever de son siège qui lui donnait le pouvoir de l’éloquence, quand Ghougas prit immédiatement parole :

« Alors, comment a-t-il pu aller chercher ses outils de son atelier de Marash dans l’obscurité s’il vivait sur un site d’escarpement prononcé, mais qu’il avait absolument besoin de se subvenir d’une arme, ton grand-père? N’était-il pas saisi d’angoisse?»

Babig, les flammes aux yeux, la lueur dans son sourire, se réinstalle sur le fauteuil rempli de « hayots badmoutioun », en s’apprêtant à ouvrir son cœur à son petit-fils qui partage le même sang que pompe cet organe vital : le sang de Mourad « Arvesdanian », le sang des Arméniens.

 


[1] Feuilles de vigne farcies à la viande.

[2] Un village, à l’époque des Arméniens, connu pour son hospitalité pour les soldats lors des Croisades.

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