Un été en Arménie

By: | Posted on: 22.02.2013

par: Astghik Aprahamian

Cette chronique, rédigée pour un cours de journalisme, est basée sur mon plus récent voyage en Arménie, de juin à août 2010.

L’air est chaud, le soleil très fort, trop fort pour ma tête habituée aux hivers québécois. J’ai soif, il est 14h, j’entends ma grand-mère crier à des lieues d’où je suis que c’est le pire moment de la journée pour sortir dehors. Elle a sûrement raison: les rues sont désertes, pas un seul piéton. Des taxis vont et viennent, transportant des touristes naïfs, soit des Iraniens qui encombrent la ville durant l’été, soit des Arméniens venus du Liban, de la Syrie, des États-Unis et du Canada. Des Jeeps, des Mercedes et des BMW noirs, leurs fenêtres teintées cinq fois la limite légale, roulent en toute vitesse, menaçant de m’écraser plusieurs fois alors que je traversais le passage à la lumière verte. Les mashrutkas, des mini-autobus, passent lentement et ramassent les rares passagers se tapissant sous les arbres ou les arrêts de bus. Autour de moi, malgré les rues désertes, c’est du vacarme incessant.

Bref, Yerevan, ma ville natale, me souhaite la bienvenue.

Dans la cuisine de ma grand-mère – une toute petite cuisine où elle s’assoit pour recevoir ses amies – on ne parle pas beaucoup du génocide. C’est un événement du passé qui resurgit de temps en temps, qui apporte beaucoup d’émotions, beaucoup de pleurs, beaucoup de souvenirs… Mais il y a bien d’autres choses à discuter dans le présent. « Réglons les problèmes qu’on a maintenant, d’abord, » me dit ma grand-mère, Svetlana Sahinyan, une femme robuste dans la fin soixantaine qui teint encore ses cheveux en noir et se met du rouge à lèvres pour sortir s’acheter du lait. « On doit prendre soin de l’Arménie qu’on a maintenant, elle est en miettes. »

Ma grand-mère est assez proche de la réalité. Durant soixante-dix ans, l’Arménie était une république soviétique. Avec la chute de l’URSS en 1991, l’état du pays ne fait que s’empirer. Le tiers de la population est au chômage, alors qu’un chanceux 1% vit dans une richesse démesurée, construisant des maisons aux apparences de palais, faisant la fête avec du champagne et du caviar de façon hebdomadaire, partant les fins de semaine en Italie, en France.

« C’était mieux avant, » dit résolument ma grand-mère. « Il y avait toujours du travail pour tout le monde. On était payé assez, on s’amusait plus, on avait moins de soucis. Même si parfois il ne restait plus de pain ou de viande dans les magasins, même s’il fallait attendre les files pour s’en procurer, c’était correct comparé à maintenant : il y a une telle abondance, c’est horrible, car personne ne peut en bénéficier. »

Son amie assise à côté d’elle avec une tasse de café entre les mains, acquiesce en soupirant. « Ma pension est de 18 250 dram [approximativement $50 USD] par mois. C’est le même pour mon mari. Croient-ils sérieusement qu’il est possible de vivre avec pratiquement rien? Sans l’aide de mes fils, je serais une mendiante dans les rues. »

Ce n’est pas exactement le point de vue que partagent les jeunes. Mariam, une de mes amies d’enfance, vient d’être acceptée à l’École nationale de théâtre. « C’était pas vraiment mieux avant, » me dit-elle dans la cour de notre immeuble, un de ces bâtiments construits en masse durant le temps de Khrouchtchev. « Tout était censuré, et si on remonte à l’époque de Staline, où beaucoup de nos poètes, de nos écrivains et de notre intelligentsia ont été tués dans des goulags, disons que ça ne donne pas envie de revenir dans le temps. Mais je comprends pourquoi les plus aînés pensent de même. Il y avait plus de stabilité – la façon dont tout était géré était extrêmement prévisible, on pouvait compter sur nos amis et nos connaissances pour nous trouver du travail ou un appartement là où on le voulait, et même d’exempter un fils du service militaire, bien sûr avec l’aide d’une petite somme d’argent. »

Depuis ma visite, je ne cesse de penser: est-ce vraiment mieux maintenant? Le pays est indépendant, il y a plus de liberté… Mais pas d’emploi. Pas d’argent pour payer la nourriture, le logement, les divertissements – car, habitude héritée de l’ère soviétique, les Arméniens adorent les arts et y consacrent une bonne partie de leur temps.

L’immeuble où loge ma grand-mère depuis 1970 est surnommé « l’immeuble des acteurs » en raison du large nombre d’acteurs qui s’y étaient établis, dont un des plus grands, Frunzik Mkrtchyan, qui était notre voisin. Elle et mon défunt grand-père n’avaient pourtant rien de dramatique: ils étaient tous les deux ingénieurs. Bien que surprenant en l’Occident de voir une femme ingénieure dans les années soixante, en Union soviétique, c’était la norme que les femmes puissent occuper des postes autres que secrétaire. Par exemple, en 1970, on compte que 75% des médecins soviétiques étaient des femmes.

Maintenant, une bonne partie des femmes arméniennes sont retombées dans des manières de vivre plus traditionnelles : elles restent chez elles à s’occuper des enfants après s’être mariées aux alentours de vingt ans. « J’ai tellement hâte au mariage, » me dit Amalia, une autre amie d’enfance qui a maintenant dix-huit ans. Quand je lui demande si elle a des plans pour le futur autre que matrimoniaux, elle hausse les épaules. « Peut-être manicuriste ou coiffeuse. Pour le moment, j’ai réussi à entrer à l’École des Beaux-Arts, on va voir ce que ça donne. Mais, tout d’abord, je veux fonder une famille avec un homme bien. » Au mariage d’un de mes cousins, la mariée avait vingt-trois ans; les âges de mes cousines mariées ou les épouses de mes cousins variaient entre vingt et vingt-cinq ans au mariage. C’est effrayant de voir où on en est venu: ma grand-mère s’était mariée à vingt-six, ma mère à vingt-huit, et c’était considéré comme normal à leurs époques respectives. Maintenant, ce n’est plus bien vu.

Au moins, j’ai les arts pour me réconforter de cette réalité en désaccord avec mon esprit féministe. Durant l’Union soviétique, le théâtre, le ballet, l’opéra et le cinéma se sont développés en Arménie, créant plusieurs chefs-d’œuvre (malheureusement en majorité non-traduits en anglais, ni en français). Les billets à l’époque étaient distribués dans les écoles et les lieux de travail quelques fois par mois et étaient à bon marché. Même aujourd’hui, pour voir le ballet Giselle, cela m’a coûté 9000 dram ($19 USD) pour un des meilleurs sièges, alors que voir le même spectacle avec les Grands Ballets Canadiens m’aurait coûté 50$ pour un siège dans un secteur éloigné. Les arts sont extrêmement respectés dans le pays, surtout à Yerevan, et les grands artistes, acteurs, musiciens et écrivains ont tous des sculptures qui leur sont dédiées partout dans la ville. Les enfants de dix ans apprennent à réciter les vers des plus grands poètes du siècle: Charents, Shiraz, Paruyr Sevak… Si on se tient avec des universitaires, qui sont nombreux (la majorité de la population tient au moins l’équivalent d’un Baccalauréat universitaire, sinon plus), les sujets à discussion font plaisir aux oreilles: on parle d’histoire, de grands romans, de grands films, de philosophie… C’est une culture qui dit rarement: « À quoi bon la littérature, la philosophie! Les arts, ça sert à rien! » Au contraire, on place les arts et spectacles sur un très haut piédestal. Les programmes à la télévision tournent souvent autour d’un artiste, d’œuvres d’art internationales, d’écrivains morts, soit durant le génocide arménien, soit durant la Grande Purge dans les années trente, des événements historiques marquants, bref, de culture. D’autant plus que, en Arménie, on ne déconseille pas aux enfants de devenir artistes: plusieurs de mes amis d’enfance ont été acceptés dans des milieux d’art, de théâtre ou de cinématographie. « Ma mère ne m’a jamais forcé d’être médecin, ingénieur ou avocat », me dit Varazdat, surpris que la mienne n’en ai pas fait autant. Il veut devenir réalisateur et a réussi les examens d’entrée à l’École de Cinématographie. « Peut-être parce qu’ici, un médecin ne gagne pas nécessairement plus que n’importe qui d’autre, et les parents croient plus au talent de l’enfant. »

C’est un monde qui est le mien mais auquel je n’appartiens pas tout à fait. Avec Simone de Beauvoir comme idole, difficile de supporter les jeunes femmes qui n’arrêtent pas de parler de mariage, de leurs copains et de leurs futurs enfants, et qui veulent se fiancer très tôt. Pourtant, c’est un pays riche de tout: la vie y est bouillante, franche, elle n’a pas peur de vous assouvir d’un seul coup. Même si on vit plus misérablement qu’avant 1991, on trouve quand même assez d’argent pour se retrouver entre amis, boire un coup autour du barbecue (du khorovatz), tradition arménienne hautement appréciée par les touristes, rire, raconter des histoires, des anecdotes, réciter quelques vers, pleurer, chanter. C’est souvent à quelques kilomètres de Yerevan, au bord du lac Sevan, qu’ont lieux ces soirées amicales. Le vent y est frais, les vagues vous bercent pendant la nuit et la nourriture est si bonne et si vraie, qu’à mon retour à Montréal je n’ai pas pu manger normalement pendant deux semaines: tout a un goût tellement plus chimique, moins frais, moins vrai ici. Et je réalise souvent qu’en Arménie, on se laisse emporter par la vie plutôt que d’essayer de la contrôler, ce qui la rend aussi vraie, bonne et délicieuse que sa nourriture, sa poésie, sa musique, ses arts, ses paysages encadrés de chaînes infinies de montagnes, ses gens, pauvres mais si bons et généreux…

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